Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle édition de ma newsletter, le chapitre du matin ! Vous êtes plusieurs à vous être abonnés depuis la dernière édition : merci, et welcome on board. Habituellement, je parle surtout de mon boulot dans le monde du livre, et de mes lectures – on ne se refait pas, j’ai clairement un sujet de prédilection favori. Mais aujourd’hui, je voulais vous parler d’un sujet un peu différent, et qui me trotte beaucoup dans la tête dernièrement : mon rapport au voyage.
Récemment, j’ai passé trois jours toute seule à Lisbonne, et tandis que je battais le pavé, mon cerveau était coincé en boucle sur la même idée. Pourquoi je voyage ? Pour moi, ou pour répondre à des injonctions (autres que celles de lire tous les livres) ?
Cette question assez globale se décortique en plusieurs branches, en plusieurs sous-questions, dirais-je. Je n’ai pas la réponse, mais je m’interroge. J’ai toujours dit que j’aimais voyager, mais est-ce vraiment le cas ? Est-ce que j’aime véritablement voyager ou est-ce que j’aime l’image de moi que cela peut invoquer dans l’esprit de mes interlocuteurs quand je parle des endroits que j’ai visités ? Est-ce que j’aime vraiment voyager ou est-ce j’aime partager sur Instagram des photos de mes voyages ?
Ça, c’est la première partie de mes questionnements. J’aime à me dire que je suis le capitaine de ma propre vie, que je suis libre, que je fais ce que je veux. Et quoi de mieux que le voyage pour prouver cela ? Et me voilà, à trente ans, à me demander si finalement, j’aime vraiment ça (ou si je ne préfèrerais pas être dans mon canapé avec un plaid et un bouquin). La réponse est certainement plus complexe qu’un simple oui on non. Mais la question demeure : pourquoi je voyage ? Parce que le monde dans lequel on vit nous dit que c’est la meilleure manière d’occuper nos vacances, parce que j’ai envie que la liste des destinations où je me suis rendue soit plus longue que mon bras, ou parce que j’aime véritablement ça ?
Est-ce que j’aime voyager, ou est-ce que je coche juste des cases, et fais ce que l’on attend de moi ? Après tout, quand on dit qu’on prend des vacances, les gens autour de nous s’attendent à nous voir dire où on part. Et c’est sûr que c’est plus attrayant quand on dit qu’on part dix jours au Portugal, par rapport à une semaine dans la Creuse.
Longtemps, je me suis dit que je voulais visiter le monde entier. Mais parfois, je me dis à quoi bon si c’est juste pour le faire de manière performative, pour me noyer dans un flot de touristes, et juste faire comme tout le monde.
Ce questionnement va d’ailleurs main dans la main avec un autre : est-ce que j’aime voyager seule, ou est-ce que je me nourris de l’image que cela renvoie de moi ? Oui, c’est sûr qu’il y a une certaine liberté, une certaine force à me dire que je voyage seule. Que je me suffis à moi-même. Que je suis capable de survivre seule à l’étranger, de m’occuper pendant plusieurs jours, de ne pas m’ennuyer. J’aime l’idée que cela renvoie au monde une image de cool girl, de femme forte et indépendante qui n’a besoin de personne, et qui fait ce qu’elle veut.
J’aime me dire que je suis capable de m’asseoir seule à la terrasse d’un café ou d’un restaurant, dans un pays dont je ne parle pas la langue (alors qu’en vrai, je serre les fesses, et parfois je saute un repas). Oui, c’est sûr, j’en suis capable la plupart du temps. Mais est-ce que ça me plaît vraiment ? Je n’en suis plus si sûre.
Empilé par-dessus toutes ces réflexions tombe comme un cheveu sur la soupe le choix de ma destination : en l’occurrence, Lisbonne et Porto. À part ces trois jours seule, j’ai passé mes vacances avec une de mes amies, et c’est elle qui avait eu l’idée. Et en vrai, j’ai passé de bonnes vacances. Mais j’ai trouvé tout extrêmement touristique, et en fait adapté aux touristes. Quand on se balade à Paris, certes on croise moult touristes, mais on croise aussi en vrac : des Parisiens, des étudiants, des gens en costard cravate qui sortent du travail ou vont travailler. Oui, Paris par endroits a une dimension de ville musée, mais c’est aussi une ville qui est habitée. Or j’ai beaucoup moins eu cette sensation à Lisbonne et Porto, où de nombreux logements sont transformés en Airbnb par exemple. J’ai eu une petite sensation bizarre dans un coin de ma tête tout au long du voyage, et je pense que c’est lié à ça. Je ne suis pas tombée amoureuse des endroits que je visitais, et ça peut arriver, mais ça m’a fait un peu bizarre. En mars, par exemple, j’étais à Amsterdam. Depuis, je n’ai qu’une envie : y retourner.
Peut-être que je devrais me contenter d’un grand weekend quand je voyage, peut-être que ma prochaine destination me séduira entièrement. Je ne sais pas, mais en attendant, je me questionne : pourquoi je voyage ?
Peut-être que ma démarche de réflexion s’inscrit aussi dans une autre, celle de l’éveil de ma conscience écologique. Je ne suis pas une grande adepte de l’avion – même si je reconnais que c’est le moyen de transport que j’ai utilisé cette fois-ci. Déjà, je fais partie de celles que les aéroports stressent. Arriver en avance, passer la sécurité, prier pour que ton bagage en soute ne se perde pas en route… Entre ça et ma volonté de préserver la planète, j’évite de plus en plus de prendre l’avion, ce qui implique donc de voyager moins loin.
Mais bref, cette fois-ci je me suis dit que je me faisais plaisir. Le Portugal était une destination qui m’intriguait, même si ce n’était pas forcément tout en haut de ma liste, et quand mon amie m’a proposé de l’y rejoindre car elle avait un séminaire là-bas pour le boulot, je me suis dit que c’était l’occasion. Mes amis et ma famille s’étaient cotisés pour m’offrir un voyage pour mes trente ans, il ne me restait plus qu’à choisir la destination… Bref, les étoiles étaient alignées. On a passé du temps à s’organiser, réserver des ateliers, envisager tout ce qu’on allait pouvoir faire ensemble – on ne s’était pas vues depuis un an, après tout !
Mais il restait ces trois jours que j’allais passer toute seule. Et je ne me rappelle plus la dernière fois que je suis partie en vacances toute seule. J’étais à Milan toute seule en février 2022. Je me rappelle avoir appris sur les écrans de l’aéroport l’offensive de la Russie en Ukraine. Et je crois que depuis, je me suis arrangée pour ne plus voyager seule.
Comme quoi, cette réflexion n’était pas nouvelle. Déjà à l’époque je m’étais demandé pourquoi je faisais ça. Et puis le temps a passé, et je me suis raccrochée à cette image de moi que j’aime renvoyer. J’ai toujours admiré les femmes qui voyageaient seules, qui prenaient seules un verre en terrasse, et je crois qu’une part de moi a envie d’être l’une d’entre elle. Mais que peut-être, finalement, je peux me satisfaire d’un café glacé avec un bon bouquin en terrasse à côté de chez moi si je veux montrer au monde que je suis capable d’exister par moi-même.
Et à côté de ça, je peux aussi m’accorder le droit d’exister de manière invisible.
Merci de m’avoir lue !


Les petits bonheurs de la vie se trouvent aussi dans les choses les plus simples ☺️
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